| ZANZIBAR 2002 | ||||
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A
marée basse on peut marcher jusqu'à la barrière de corail. L'eau
prend des teintes de jade, parsemées de nappes turquoise, de bleus de
prusse, reflets sombres du ciel sur les algues. De plus près, ce sont
des verts tendres, profonds. Là-dedans
évoluent lentement, au rythme des pieds qui fendent l'eau, les kangas,
les jupons colorés, bleus, rouges, orangés, roses, violacés ou même
gris, des femmes qui vont et viennent, venant du village la tête chargée
de fagots de piquets, ou s'en retournant avec de gros sacs de plastique
tressé dégoulinants de la récolte. Ailleurs
elles sont pliées en deux à nouer une corde entre deux piquets sur
laquelle elles accrochent des bouquets d'algues. Certaines sont assises
dans l'eau, séparent les plants, les repiquent. D'autres amassent des
tas qu'elles fourrent dans les sacs. Les
jardins sont séparés les uns des autres de quelques mètres, ou
parfois d'un simple couloir, et ça s'interpelle dans le vent, ça
discute, ça plaisante. En majorité ce sont des femmes d'un certain âge,
mais parmi elles s'en trouvent de plus jeunes, parfois même enceintes. Il
est impossible de rendre tant de beauté, de lumière, de couleur, de
sensualité de ces corps mouillés, de légèreté des étoffes qui se
gonflent de vent, de sérénité, d'intemporalité. Et il serait aussi
présomptueux de prétendre y parvenir que de vouloir se mesurer à
l'univers qui nous a enfantés. A
la littérature, l'émotion, peut-être. A la peinture, la forme, et la
couleur, peut-être. A la photo l'ambiance, et la couleur, peut-être.
Au film, le mouvement, peut-être. A l'enregistrement, la rage de l'océan
qui se casse les reins sur la barrière de corail, et ces
interpellations lancées d'un parterre à un autre, peut-être. Mais
ces nuages qui se sont accumulés sans qu'on s'en aperçoive, et la lumière
qui change tout à coup, adoucissant les contrastes, et qui s'invente en
un instant une atmosphère de drame, et la marée qui remonte et
recouvre les champs d'algues, et cette lente procession de silhouettes
spectrales qui s'en reviennent alors vers la plage, qui peut le rendre? Il
faut être un homme pour ressentir tout cela à la fois, à en avoir la
tête qui tourne, à papillonner de tous ses sens pour saisir la
magnificence de ce moment, à en être transporté de bonheur vrai. |
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