MARRAKECH  2006 - 2007

 

La maison est rapiécée, faite de terre et restaurée de béton, ça fait plus moderne, plus riche, et ça ne demande pas d'entretien...

La vieille est assise par terre, le dos droit, sur une natte tressée en plastique, face à un métier à tisser. Elle est complètement sourde, ne nous a pas entendus arriver, ne relève la tête que quand on se penche sur elle pour la saluer. Elle est la seconde épouse du grand-père de Khalid, son âge est incertain, vers les quatre-vingt-dix ans.

La visite ne dure pas.

Au moment de reprendre la voiture, une voisine accourt. Il y a là un décès, elle est venue présenter ses condoléances, et ne sait comment rentrer chez elle. On accepte de la prendre, bien sûr. Elle retourne chercher son bagage.

Mais ne revient pas seule. Une seconde se présente, trois enfants, une troisième, une quatrième, et encore un bébé, qui hurle.

C'est ainsi qu'on reprend la piste, entassés à onze dans la voiture, qui me fait penser à la mitaine de ce vieux conte russe  où une souris découvre dans la forêt enneigée une moufle perdue par un chasseur, s'y installe, bientôt rejointe par un lièvre, un renard, un sanglier...

C'est ainsi qu'on prend conscience que de la nécessité naît la solidarité.

Sauf que. Il y avait encore une vieille, la grand-mère, qui aurait volontiers pris place dans la voiture, plutôt que de se retaper le chemin cahotée sur une charrette tirée par un âne. Il n'y avait vraiment plus de place dans la mitaine, et les jeunes ont décrété que la vieille avait suffisamment fait chier son monde tant qu'elle était valide. Et on l'a laissée là.

C'est ainsi qu'on se prend à désespérer de l'espèce humaine.

 

      

      

      

 

               

         

    

           

   

Le vieux fait le tour des tables blotties sous des parasols, quémande une pièce, et pour les réticents sort de sa besace une petite bouteille de vinaigre remplie d'huile d'argan. Il est toujours affublé d'un emballage de chips fiché dans son turban, qui lui donne un air d'épouvantail. Et il traîne dans son sillage un effluve rance. Il gémit que sa femme est décédée, et sa bouche s'afflige, oui, sauf que tout le monde sait qu'elle est morte il y a plus de vingt ans. L'instant d'après, plissant les yeux, il glisse à l'oreille d'une jeune femme que malgré son âge, il a encore "du courage".