CAP   VERT    1998


Je me suis enfin décidé. Sans l'aide de personne.

J'ai d'abord fait le tour du marché, cherché un endroit où m'installer, et ce n'est pas facile, la moindre place est occupée, tomates, oignons, mangues, bananes, ou épices diverses, sacs de fèves, de maïs. J'ai enfin trouvé un coin de comptoir vide, je me suis assis, j'ai attendu quelques minutes qu'on se désintéresse de moi, et je mettais ce temps à profit pour observer, choisir mes sujets.

J'ai pris mon petit carnet de croquis, et je m'y suis mis l'air de rien, en prenant bien garde de ne pas regarder trop longtemps la marchande que je dessinais. Il fallait travailler très vite, ne presque pas suivre le trait sur la feuille, laisser l' oeil guider la main. La vendeuse bouge sans cesse, se déhanche pour ramasser un légume, le tendre à l'acheteuse, prendre la monnaie dans sa bourse, dans les plis du pagne à la taille. L'effort de concentration est intense.

 

Et le devient encore plus à partir du moment où on m'a repéré. Une première femme vient jeter un coup d' oeil à ce que je fais. L'alerte est donnée. Elle interpelle celle que je fixe sur papier. Qui vient voir. Rigole. Veut voir les précédents croquis. Il ne faut pas longtemps pour que la moitié du marché soit au courant qu'un original est occupé à les prendre comme modèles. Avec des réactions diverses. Amusées, curieuses, indifférentes. L'une d'elles me prend à partie, m'invective, m'interdit de la dessiner, elle. Elle va moucharder vers celles que je prends pour cibles. Qui heureusement s'en fichent. Et moi, là-dedans, je dois rester maître de moi, faire abstraction de ces regards qui m'entourent, des gosses qui me grimpent presque sur les épaules pour voir, des commentaires qui fusent. Il est impossible dans ces conditions de travailler longtemps, ni intensément. Je parviens à faire cinq croquis, insuffisants, les informations qu'ils me donnent ne me permettront pas de les utiliser comme bases de peintures.

Mais l'expérience s'est bien déroulée. Je n'ai pas été rejeté, sauf par cette mégère, là devant, il suffirait que je revienne quelques fois pour passer aussi inaperçu qu'un poisson dans une bassine pleine. Et je n'ai éprouvé aucune gêne, aucune crainte du jugement que pouvaient porter ces femmes sur mon travail. Je quitte le marché en tendant la main à celle qui m'a le plus dérangé, avec un grand sourire.          

 

J'y suis retourné l'après-midi. Me suis d'abord installé ailleurs. Mais on m'avait déjà reconnu. Je n'ai même pas eu le temps de commencer qu'on m'entourait déjà. Un, deux croquis à toute vitesse, sans pouvoir me concentrer sur le trait. Je retrouve ma place du matin. La mégère est encore là, elle m'accueille très différemment, veut cette fois que je fasse son portrait, j'ai l'impression qu'elle m'offre ainsi un passeport pour pouvoir déambuler sans contrainte, qu'elle a testé ma réaction le matin, et que j'ai réussi l'examen. Je m'exécute donc, lui montre le dessin, elle est fâchée, je lui ai coupé la tête, mais elle rigole. Je prends sa collègue en photo, quel théâtre, elle me demande évidemment aussi une photo, me fait noter son nom, et veut mon adresse.

L'ambiance est vraiment drôle, on se marre, je suis devenu la coqueluche des vendeuses du marché en quelques traits de crayon ou de pinceau. Par contre, je ne suis absolument pas satisfait de ce que je serai parvenu à griffonner, trop pauvre en informations pour aborder de grandes compositions sur mes tôles aplaties.

Et pourtant...